Flash Dalit n°4 – juin 2008

Flash Dalit n°4 juin 2008 (version PDF)
Flash Dalit
Magazine électronique sur les droits humains des dalits en Asie du Sud
Edit. resp. : B. de Guchteneere, 125 av. de Broqueville, 1200 BruxellesNuméro 4 – Juin 2008
Une initiative du réseau « SOLIDARITE DALITS BELGIQUE »
Adresse de contact : flashdalit@scarlet.be – Flash dalit se trouve également sur le site www.entraide.be

Editorial

Chère lectrice, cher lecteur,

Voici le quatrième numéro du magazine électronique. Comme chaque fois, l’équipe de rédaction a tenu à mettre en avant un aspect particulier de la situation des dalits. Cette fois-ci, le numéro est essentiellement consacré à la problématique de l’éducation. Il faut en effet savoir que l’accès à l’éducation est essentiel pour améliorer les conditions de vie de cette population marginalisée dans plusieurs pays asiatiques et au-delà. Comme le soulignait le représentant d’EuropeAid (Communauté Européenne) lors d’une rencontre de dalits au Parlement Européen début du mois, l’éducation est la voie qui mène à des changements de valeurs.
L’équipe de Flash dalit

SHARDAMMA : QUE MES ENFANTS
NE SOIENT PAS DES ANALPHABETES

Introduction

Le combat que mène Shardamma n’est pas un cas isolé. La discrimination qu’elle et ses enfants ont endurée parce qu’ils étaient dalits est aussi l’histoire de millions d’hommes et de femmes. Mais Shardamma s’est insurgée contre cette injustice. En prenant pour point de départ l’acte le plus simple qui soit, celui de poser une question, elle a conduit les membres de sa communauté vers la reconnaissance de leur dignité, et, de la sorte, a gagné le respect de ceux et celles qui voulaient les opprimer.

Voici un pan de la vie d’une femme qui en avait assez de boire de l’eau sale. C’est aussi l’histoire d’une communauté humaine qui a progressivement enseigné à ses oppresseurs qu’ils étaient tous interdépendants et donc capables de transformer une relation de violence en un rapport de support mutuel. Shardamma nous rappelle que nous sommes responsables non seulement de ce que nous faisons mais aussi de ce que nous subissons. Bien sûr, il reste beaucoup à faire. La lutte sera longue mais l’expérience vécue par Shardamma montre qu’un changement est possible.

Née dalit

Shardamma est née dalit dans une famille pauvre d’un petit village situé dans le district de Tumkur, dans l’Etat du Karnataka. La famille ne possédait pas de terre et ses parents travaillaient comme journaliers dans des champs voisins pour pouvoir subvenir aux besoins essentiels de leurs enfants. Ils n’avaient pas les moyens d’envoyer les enfants à l’école et c’est ainsi que Shardamma commença à travailler à un très jeune âge et ne reçut jamais d’instruction scolaire.
Pour faire comprendre ce que signifie ‘ être née dalit en Inde’ Shardamma raconte ce qui est arrivé à son oncle dont elle a gardé le souvenir depuis sa tendre enfance :
« Un jour, mon oncle ne se sentant pas bien ne se rendit pas au travail. Le lendemain, des gens vinrent le battre jusqu’à ce que mort s’ensuive puis abandonnèrent le corps le long de la route. Parce qu’il avait manqué un jour de travail. Vous comprenez ? La vie d’un dalit n’est pas une vie humaine. Nous sommes moins bien traités que des animaux. »

Tu devras partager tes luttes avec d’autres

Shardamma fut mariée avant d’avoir atteint l’âge de 15 ans. A cause d’une dispute familiale, elle et son mari quittèrent le village natal les mains vides, sans rien et s’établirent au village de Kanakuppe, fermement décidés à trouver du travail et à fonder un foyer.
Pendant un temps, ils vécurent dans une cabane. Malgré leur travail, élevage de vers à soie, travaux manuels et quelques prêts obtenus de membres de la caste dominante, il leur arrivait parfois d’être sans nourriture. Au fil du temps leur situation s’améliora et ils purent se construire un logement plus décent.
Un jour, des membres d’une organisation locale, la Société pour l’éducation et le développement ruraux (REDS), arrivèrent au village. Ils réunirent la population dalit et proposèrent la formation d’une association de femmes. Shardamma était présente à la réunion et écoutait très attentivement sans toutefois être satisfaite. Elle se leva donc et demanda des précisions sur les futures activités d’une telle association. Une des membres de REDS lui répondit sans ambages : « Tu devras partager tes luttes avec d’autres » Cette parole plut à Shardamma et elle s’exprima en ces termes : « La militante du REDS nous a expliqué que nous devions nous rassembler et travailler ensemble pour nous soutenir l’une l’autre. Il nous faudrait aussi partager nos luttes avec d’autres membres de l’association et avec REDS. Nous nous engagerions en outre à épargner 5 roupies par mois. Après l’avoir entendue, nous avons formé notre association de 26 femmes et nous nous sommes rendues, de temps en temps, à Tumkur pour y suivre des sessions de conscientisation et participer à des stages de formation. J’étais une régulière à ces réunions et devins capable d’être courageuse et déterminée à lutter. Un peu plus tard, nous mîmes aussi sur pied une association pour hommes et purent dresser fièrement, à l’entrée du village, un placard proclamant que nous avions désormais une association dalit dans notre village. »

Les mots de la fin

Quand on demanda à Shardamma ce qui l’avait motivée à lutter pour un changement, sa réponse ne se fit pas attendre : REDS, répondit-elle. Et elle poursuivit : « Avant que les militantes de REDS nous parlent, nous ne connaissions pas le sens exact du mot ‘dalit’. Nous ne savions rien des lois et autres directives que nous étions censées appliquer. Nous étions ignorants du fait que nous avions aussi des droits et qu’il nous était possible de protester contre les autorités. C’est grâce à l’arrivée chez nous de ces militantes que nous avons progressivement compris comment il nous fallait lutter pour nos droits. » Puis, après un long moment de silence, Shardamma ajouta ces mots terribles : « Ce furent surtout les longues années d’oppression. Ce sont elles qui m’ont donné l’énergie de lutter et je n’abandonnerais pas cette lutte jusqu’à ma mort. Oui, j’ai un rêve. Que mes enfants, dalits, ne soient jamais victimes du même type d’esclavage que j’ai souffert (…) Jusqu’à ce jour, je me souviens comment mon oncle a été battu et tué simplement parce qu’il n’était pas aller travailler un jour. Je n’oublierai jamais. Et voilà pourquoi je poursuivrai ma lutte. Personne ne semble comprendre nos luttes ni nos souffrances. Je souhaiterais que tous les hommes et femmes de cette terre sachent combien nous avons souffert et lutté. » (…)
« Les dalits devraient être capables de lire et d’écrire. Je suis illettrée et j’en souffre horriblement chaque jour. Je veux que mes enfants soient éduqués comme je n’ai pu l’être. »

(Source : ‘You can inspire – personal stories of peace’ published by Cidse, http://www.cidse.org or postmaster@cidse.org : ‘Shardamma: So that my children will not be illiterate’ Maria Jose Bermeo , 2007, pp. 9 – 20)

L’EDUCATION DES DALITS AU BIHAR

Le Bihar est un des Etats les plus pauvres de l’Inde. Les dalits y représentent 15,7% de la population. De ce fait, l’Etat du Bihar se situe au troisième rang dans l’Union indienne en termes du taux de la population dalite par rapport à la population totale de l’Etat. Par ailleurs, le Bihar est en net retard en termes de développement socio-économique en comparaison avec les autres Etats de l’Inde. Au Bihar, on constate aussi l’exclusion des dalits de tous les centres de pouvoir. Cette réalité est illustrée par les statistiques suivantes :
– 93,3% des dalits vivent en zone rurale ;
– 91% des dalits sont des paysans sans terre ;
– 28% seulement d’entre eux sont alphabétisés ;
– 90% des enfants dalits abandonnent toute scolarité avant d’atteindre les moyennes supérieures (dixième année de scolarisation) tandis que seuls 3 ,6% terminent leurs études secondaires.
D’autres données révèlent que 59% des enfants dalits souffrent de malnutrition et que 58% d’entre eux se situent en dessous du seuil de pauvreté.

Ceci étant, l’éducation apparaît comme le seul moyen de garantir aux communautés dalits un avenir de mobilité sociale et de développement humain. Certaines expériences menées dans des communautés dalits montrent déjà que des personnes éduquées ont effectivement réussi à améliorer sensiblement leur sort. Dans le même ordre d’idées, on peut constater que nombreux sont les dalits qui reconnaissent que l’éducation est un élément critique pour leur avenir. Souvent d’ailleurs des parents, durement éprouvés par la pauvreté, continuent d’espérer et apportent un soutien réel à l’éducation de leurs enfants. Cette réalité peut être vérifiée grâce au taux élevé des inscriptions d’enfants dalits dans les écoles primaires. Celles-ci atteignent 93% à l’échelle nationale. Malheureusement, malgré ce pourcentage impressionnant d’inscriptions, le nombre très élevé d’abandons en cours de scolarité reste un souci majeur. Certains n’hésitent pas à qualifier cet état de choses de stagnation et de gaspillage.

Tant la société civile que l’Etat font preuve d’une connaissance très limitée des problèmes, contraintes et dynamiques directement liés à l’existence des castes qui exercent une influence non négligeable sur les enfants dalits. Sans doute les statistiques de l’Etat reflètent les inégalités entre enfants dalits et non dalits dans les domaines de la mémorisation, de l’assiduité aux cours, des résultats obtenus aux examens portant sur les matières enseignées, du niveau de nutrition…Mais aucun lien n’est jamais établi entre ces données et les inaptitudes dues à la caste et à la discrimination.

Dans le secteur du développement, les enfants dalits ont pratiquement été ignorés. En effet, les organisations émanant des communautés dalits se focalisent, en priorité, sur les violations des droits humains, sur les droits civiques et sur la participation politique. Certaines ont toutefois commencé à prêter attention aux problèmes affectant les femmes dalits. Mais les enfants dalits restent généralement négligés. Bien plus, la plupart des organisations de développement actives auprès des enfants préfèrent ignorer la caste comme facteur d’interprétation des inaptitudes et privations d’enfants dalits pour privilégier l’analyse et la compréhension de la situation sous l’angle unique de la pauvreté.

Heureusement, tout récemment, quelques organisations dalits se sont efforcées de comprendre et d’appuyer l’accès des enfants dalits à l’éducation et aussi de leur fournir les moyens indispensables à asseoir leur confiance en eux-mêmes de même que leur sens d’appartenance, d’égalité et de justice à l’égard des autres membres des communautés dalits. Une telle démarche présente de nombreux avantages : elle donne aux enfants dalits, éparpillés dans les zones rurales, un appui appréciable pour pouvoir accéder à l’éducation scolaire en les aidant notamment à s’intégrer correctement dans une école ; elle offre aussi à une jeunesse, déjà éduquée, la possibilité de s’engager, avec l’appui de la communauté, dans un processus de mobilité sociale au sein de cette communauté et d’élargir le champ de leurs connaissances tout en établissant leur image dans la communauté.

L’Etat du Bihar a fait du « droit à l’éducation » un droit fondamental et a mis en œuvre un programme d’envergure baptisé « l’éducation pour tous ». Une telle initiative officielle devrait normalement permettre aux enfants dalits de bénéficier équitablement et efficacement de ce nouveau programme.

EN BREF

DES DALITS AU PARLEMENT EUROPÉEN

Ce 3 juin 2008 s’est tenu à Bruxelles une rencontre entre des délégués dalits [1] des 5 pays de l’Asie du Sud, des membres du Parlement Européen et de la société civile. IDSN [2] a organisé cette rencontre avec l’appui de plusieurs parlementaires européens à l’occasion de l’inauguration de l’exposition « Nous ne sommes pas intouchables [3] » au Parlement Européen.

Dans leurs interventions, tous ont insisté sur les discriminations préoccupantes dont souffrent les dalits dans leur pays, même si la situation diffère d’un pays à l’autre.

L’Inde compte bien sûr la plus grande partie des 260 millions de dalits du sous-continent. De nombreuses lois et règlementations sont censées protéger les dalits et améliorer leur situation sociale, mais l’impunité dont bénéficient ceux qui n’appliquent pas la loi ou qui l’enfreignent fut cité comme problème majeur. L’accès à l’éducation, à l’eau potable, aux sanitaires ou aux habitations reste toujours mal assuré. Il fut également rappelé que suite au tsunami en 2004, les dalits ont dû ramasser cadavres humains et bêtes crevées sans disposer d’aucune protection, alors que les « superviseurs » de l’armée et du gouvernement étaient munis de gants, de bottes et de masques… mais n’aidaient pas à faire la sale besogne.

Au Bangladesh, 5 à 10 millions de dalits évitent la mixité sociale pour ne pas se faire montrer du doigt. Si l’un d’eux parvient à se hisser dans l’échelle sociale par des études universitaires, il n’est pas rare que la personne change de nom ou de lieu pour ne pas être stigmatisée comme dalit.

Au Pakistan, les dalits (entre 330.000 et 2 millions), concentrés essentiellement dans la région de Sindh, se voient refuser l’accès aux restaurants ou aux services publics et ils constituent la majorité des travailleurs liés, esclaves du 21e siècle.

Pour le Sri Lanka, la situation est plus complexe. Dans les régions tamoules du Nord et de l’Est de l’île, les dalits sont forcés de faire certains travaux dégradants et se voient refuser l’accès aux temples ou aux puits d’eau, même si la LTTE, force politique dirigeant cette région, a officiellement banni l’intouchabilité et veut rassembler tous les tamouls. Dans les plantations de thé, les contremaîtres appartiennent généralement aux castes supérieures alors que les cueilleurs sont souvent dalits et vivent dans la misère. Finalement, certains dalits vivent dans les régions à majorité cingalaise. En cas d’ascension sociale, ils n’hésitent pas de changer de nom et de se désolidariser de leur communauté d’origine.

Le Népal compte 13 à 20% de dalits parmi la population. Après l’abolition de la dernière monarchie hindoue du monde, le Népal est en processus de démocratisation. 49 dalits ont été élus au parlement, mais leur force est encore sous-représentée. Il est trop tôt pour savoir comment va changer leur sort, car les mentalités restent encore imprégnées du système féodal.

Si les Parlementaires Européens coorganisateurs de l’événement ont mis en avant le rôle que peut jouer l’Union Européenne pour être attentive aux implications des aides et politiques sur le sort des dalits, il n’en reste pas moins que le premier combat doit se faire parmi les victimes elles-mêmes dans les pays directement concernés.

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