Flash Dalit n°2 – septembre 2007

Flash Dalit n°2 – septembre 2007 (version PDF)
Flash Dalit
Magazine électronique sur les droits humains des dalits en Asie du Sud
Edit. resp. : B. de Guchteneere, 125 av. de Broqueville, 1200 Bruxelles Numéro 2 – Septembre 2007
Une initiative du réseau « SOLIDARITE DALITS BELGIQUE »
Adresse de contact : flashdalit@scarlet.be – Flash dalit se trouve également sur le site www.entraide.be

DALITS ET CATASTROPHES NATURELLES – L’EXEMPLE DU BIHAR

Quand la pluie tombe, elle affecte tout le monde, sans distinction de race ou de caste. C’est en tout cas ce que l’on pourrait supposer. Mais à y regarder de plus près, les Indiens ne sont pas égaux devant les pluies torrentielles et autres catastrophes naturelles. Les inondations récentes du Bihar en sont un exemple.

Le Bihar, situé à mi-chemin entre Delhi et Calcutta, fait partie des États les plus pauvres de l’Inde. Au nord de l’Etat, les problèmes d’intouchabilité sont nombreux ; au sud s’y ajoutent l’instabilité et les atrocités commises par les guérillas (naxalites maoïstes et autres groupes politiques armés). Parmi les 13 millions de dalits du Bihar, nombre d’entre eux sont victimes de discriminations liées au système de castes. Cela complique leur accès à la plupart des services gouvernementaux tels que l’eau, l’électricité, les biens communaux, etc. Les écoles sont également des lieux de discriminations, et seuls 28,5% des dalits sont alphabétisés. En outre, le chômage touche plus de 3 dalits sur 5 ; ceux qui travaillent doivent souvent se contenter d’un travail pénible dans le domaine agricole. Par ailleurs, les organisations dalits de la société civile restent rares et mal organisées. Même si certaines d’entre elles collaborent avec de plus grandes institutions, telles que NCDHR (National Campaign on Dalit Human Rights), elles restent encore marginales et trop faibles pour revendiquer et défendre efficacement les droits des dalits.

La mousson 2007 a provoqué de nombreux dégâts à travers l’Inde. Le Bihar a été particulièrement touché. 6652 villages dans 19 des 37 districts de l’Etat du Bihar ont subi de graves pertes dues aux récentes inondations du mois de juillet. Selon les estimations du gouvernement du Bihar, près de 14 millions de personnes auraient été affectées et plus de 125.000 habitations sérieusement endommagées. L’aide humanitaire nationale et internationale est devenue indispensable pour soulager les souffrances les plus urgentes et apporter du secours à moyen et long terme. L’Etat s’est donc mobilisé pour relever les défis en prenant diverses mesures d’aide et en coordonnant toutes les initiatives des acteurs extérieurs au Bihar.

Le cas des dalits
Tout en reconnaissant que la situation dramatique affecte profondément toute la population de la région inondée, il apparaît que les dalits sont particulièrement atteints. Dans le passé, des mesures d’aide et de réhabilitation n’ont pas touché de manière adéquate les communautés dalits à cause de ce qu’on pourrait appeler une « exclusion active basée sur la discrimination de caste ». Ces problèmes ont notamment été mis en lumière au moment du tsunami mais ils étaient déjà évidents dans les processus d’aide et de réhabilitation lors de précédents désastres naturels.

De quoi s’agit-il ? Les procédés pour identifier pertes et dommages en temps de désastre ignorent souvent ou sous-estiment les dommages subis par les communautés dalits. Dans les divers villages, les fonctionnaires cherchent des informations auprès des personnes influentes, personnes qui appartiennent aux castes supérieures. Celles-ci omettent immanquablement de faire état des dommages causés aux dalits. Le fait que les habitations des dalits soient isolées ou séparées des maisons habitées par les gens de caste crée évidemment des barrières supplémentaires à une collecte réaliste d’informations. En règle générale, les fonctionnaires ne se rendent pas dans les communautés dalits et, partant, les pertes subies par ces dernières ne sont pas ou seulement partiellement enregistrées. En outre, les médias et autres sources d’informations font uniquement état de ce qu’ils ont appris par les personnes influentes de la population locale.

Vulnérabilité accrue des communautés dalits

1. De manière générale, les communautés dalits vivent dans des villages séparés (‘tolas’). Même des pluies ordinaires causent des inondations dans les zones qu’ils habitent. En ce sens, les habitations des dalits sont particulièrement vulnérables aux inondations.
2. Les habitations des communautés dalits sont toujours de moindre qualité, souvent construites à l’aide de boue avec des toits de fortune. Elles n’échappent généralement pas aux infiltrations d’eau pendant la saison de pluies. En cas d’inondation, on assiste souvent à la destruction totale de leurs habitations, à la perte des ustensiles de ménage et de tous autres objets de valeur.
3. L’absence de meubles pouvant faire office de coffre-fort explique que des documents tels que cartes d’alimentation, certificats scolaires, livres et autres objets de valeur soient endommagés ou détruits.
4. Comme les communautés dalits se composent principalement de travailleurs saisonniers et sans terre, une inondation entraîne aussi la perte de leur emploi. En outre, comme les dalits ne disposent d’aucune réserve financière, ils manquent très vite de nourriture et se trouvent dans l’impossibilité de subvenir aux besoins essentiels des bébés, des jeunes enfants, des mères enceintes ou allaitantes. Ce qui entraîne de graves problèmes de santé sinon des décès.
5. De manière générale, l’aide et la réhabilitation cherchent à compenser la perte de biens facilement identifiables. Comme les dalits ne sont pas des propriétaires, ils ne peuvent prétendre à aucune compensation pour la perte de leur maison.
6. Les barrières traditionnelles de caste tiennent à l’écart les dalits qui seront dès lors les derniers à bénéficier des mesures d’aide tels que paquets d’aliments, graines sèches, vêtements, médicaments voire même d’une place dans les abris ou les camps. D’ailleurs, l’accès à ces lieux leur est le plus souvent strictement interdit.
7. Le peu de respect accordé aux filles et femmes dalits augmente encore davantage leur vulnérabilité. Les situations désastreuses font d’elles des cibles faciles de toutes sortes d’harcèlements, de violences et de viols.

Une étude du NCDHR

Pour apporter une aide correcte à tous les sinistrés, le NCDHR a mis sur pied une enquête dans les zones sinistrées pour dresser le bilan des pertes, tant dans les villages principaux que ceux des dalits. Il a fait parvenir le rapport aux autorités ainsi qu’aux organisations humanitaires oeuvrant sur le terrain. Et il participe, avec d’autres, à des missions de vérification pour voir si l’aide arrive effectivement à tous ceux qui en ont besoin. Mais est-ce suffisant face à la catastrophe ? A suivre, comme diraient d’autres…
Source : National Campaign on Dalit Human Rights et Dalit Samanway, Bihar

PRAV, UN VILLAGE « QUI N’EXISTE PAS »
Prav est un « tola », un hameau réservé aux dalits, au bord du Gange, à une heure de Patna. 100 familles habitent les différents quartiers du hameau, dans des maisons indignes de ce nom. Ce sont des pièces dont les murs extérieurs ne dépassent pas un mètre. A travers l’orifice qui sert de porte, on pénètre dans la pièce unique avec quelques pots pour garder nourriture et affaires personnelles. Il n’y a pas d’électricité dans le hameau, et l’huile pour la lampe est chère. Les familles s’éclairent donc au minimum. Les murs sont en briques non cuites, les toits en paille. Chaque année, il faut refaire le toit, tous les deux ans les murs. Quand il pleut, des grandes bâches de plastic sont placées au-dessus des toits et protègent également la cuisine extérieure devant la maison. Cette cuisine consiste en un triple four au bois sur lequel les femmes préparent les chapatis, des crêpes de blé qui constituent pour la moitié de la semaine la seule nourriture de la famille, avec un peu de sel. Les autres jours, un marché tout proche permet d’acheter un peu de légumes.

L’énorme majorité des enfants n’a jamais fréquenté l’école. Car l’école publique est à 3 kilomètres et une école privée, plus proche, réclame 70 Rs par mois (env. 1,50 EUR). Actuellement, cinq enfants fréquentent l’école privée. Inutile de dire qu’il s’agit de 5 garçons. Raj Kumar, une jeune fille d’une quinzaine d’années, nous accueille au village. Elle a suivi l’école jusqu’en 10e année, avant de céder à la pression des familles de caste supérieure qui l’ont conduite à abandonner ses études. Et pourtant, elle est l’espoir du village, la seule personne véritablement instruite.

Une grand-mère d’une soixantaine d’années explique que le hameau a débuté il y a 55 ans. Le propriétaire du terrain avait fait venir quelques familles dalits pour chercher du sable dans le fleuve et le charger sur des camions. Aujourd’hui encore, c’est le principal travail pour le village. Chaque camion rapporte 600 Rs (11 EUR) et il faut une heure pour dix hommes pour le remplir. Parfois, quelques hommes trouvent un travail saisonnier dans les champs, mais ce travail agricole reste marginal.

Interrogées sur les maladies du village, les femmes répondent que la malaria, la tuberculose, les fièvres et la diarrhée sont omniprésentes et parfois mortelles. Le premier hôpital est à une quinzaine de kilomètres, et les gens s’y rendent souvent très tard, voire trop tard. Mais elles me montrent quelques pilules de paracétamol contre la fièvre et de l’entérol contre la diarrhée. Mais personne ne peut me dire comment éviter ces diarrhées.

Comme les gens squattent ce terrain depuis plus d’un demi-siècle, leur situation est complètement illégale. « Nous ne pouvons même pas voter », raconte un homme, « car pour le gouvernement, nous n’existons pas. Nous n’avons aucune identité légale et donc pas droit à quoi que ce soit. » Aujourd’hui, la communauté est menacée, car le propriétaire ne voit pas d’un bon œil cette communauté qui a grandi de quelques familles à plus d’une centaine. Il veut donc récupérer ses terres et chasser les habitants. De toute façon, officiellement, la terre est vierge.
KW, en visite sur place en juillet 2007

LE SYSTEME DES CASTES, L’APARTHEID DE L’INDE ?
Cet article est paru dans « The Hindu », un des plus grands quotidiens nationaux de l’Inde. Il illustre les avancées timides et les contradictions dans les prises de position publiques de personnalités politiques indiennes en la matière.

En décembre 2006, le Premier ministre indien, Manmohan Singh, a assimilé, dans un discours, la discrimination à l’égard des dalits au système d’apartheid en Afrique du Sud. Quelques mois plus tard, en février 2007 à New York, des fonctionnaires indiens s’échinaient, devant une importante organisation des droits humains des Nations Unies (1), à nier l’existence de discriminations de caste et d’intouchabilité dans leur pays.

Cette attitude de la bureaucratie indienne est non seulement en opposition avec la déclaration du Premier ministre, mais elle n’est pas non plus cohérente avec la manière dont l’Inde s’est, jusqu’à présent, occupée de la discrimination de caste à l’égard des dalits. Elle révèle aussi une réaction instinctive développée récemment par les responsables de la politique étrangère indienne à l’égard du droit international sur les droits humains. Il s’agit là d’une mentalité à modifier d’urgence.

La discrimination à l’égard des dalits, dans sa forme la plus voyante, est tout à la fois une réalité politique et un fait de société. Les dalits sont soumis à des actes de violence, surtout dans les zones rurales ; les femmes sont violées et les terres volées. Ils exécutent les tâches les plus dangereuses et les plus sales, y compris le ramassage manuel des déchets (collecte des excréments humains et animaux) ou se voient confier les travaux sales et mal payés dans les tanneries.

Des mouvements et ONG luttent, par la voie légale (actions devant les tribunaux, promotion de mesures gouvernementales,…) pour abolir ces pratiques. C’est notamment le cas dans l’Etat du Gujarat, depuis plusieurs années. Toutefois, les données rassemblées au cours d’une étude (2) révèlent que le nombre de ramasseurs manuels d’excréments n’a cessé d’augmenter pour atteindre, dans le seul Etat du Gujarat, 50 à 60 000 personnes. Les recherches ont aussi montré que la discrimination à l’égard des dalits persiste à un degré alarmant malgré toutes les lois écrites. Par exemple, dans le village de Paliyad (Gujarat), où l’équipe MIT-Sarvanjan a travaillé, les chiffres indiquent qu’il est interdit – fréquemment ou toujours – à plus de 40% des ramasseurs manuels d’excréments de se rendre au marché, ce qui les prive d’une activité socio-économique normale et de la mobilité reconnue à tout travailleur.

Lois versus réalité

L’Inde peut légitimement être fière des lois qu’elle a votées pour mettre un terme à la discrimination de caste et aux atrocités commises à l’égard des dalits. Les victoires politiques engrangées par les partis dalits au cours des dernières années sont également remarquables. Mais, dans la pratique, ces lois sont peu appliquées. La délégation indienne a refusé de faire part à l’organisation des Nations Unies des données relatives à la mise en œuvre des lois, ce qu’elle est pourtant légalement tenue de faire. Au lieu de cela, la délégation a cherché à faire valoir qu’une « discrimination fondée sur la descendance » ne constituait pas une discrimination raciale selon les termes de la Convention des Nations unies sur l’élimination de la discrimination raciale (CERD). Cette attitude est regrettable.

L’ironie est que ce fut l’Inde qui suggéra, lors de la phase finale de la rédaction de la Convention (CERD), que la définition du terme ‘discrimination’ soit étendue à la « discrimination fondée sur la descendance ». La position actuelle de l’Inde constitue dès lors un désaveu de sa propre histoire.

La prise de position de l’Inde caractérise aussi son attitude générale quant à la place des droits humains dans sa politique étrangère. Nerveuse, tiers-mondiste, manquant de confiance en ses propres références démocratiques, l’Inde prend parti aux Nations Unies pour des pays comme le Zimbabwe et le Soudan chaque fois que des problèmes de droits humains sont abordés.

Pourtant, l’Inde pourrait facilement retrouver l’ascendant moral dont elle jouissait dans le concert des nations au lendemain de son indépendance. A cette époque, illuminée par l’aura de l’anti-colonialisme de Gandhi, elle adoptait des positions de pointe en matière de droits humains. Elle a par exemple été la première nation à mettre la question de l’apartheid en Afrique du Sud à l’ordre du jour de l’Assemblée Générale des Nations Unies en 1948, alors qu’aucun autre Etat au monde n’osait critiquer les affaires intérieures d’autres nations. Aujourd’hui, il semblerait que l’Inde laisse à l’Occident le soin de traiter les problèmes des droits humains.

La Constitution indienne a mis hors la loi tant l’intouchabilité que la discrimination de caste. Mais elle n’a pas aboli le système des castes lui-même. Peut-on faire l’un sans l’autre ? La discrimination de caste existe parce que la population continue à croire à la caste. La démocratie indienne en est, paradoxalement, coupable. En organisant le système électoral sur la base de l’appartenance ou non à une caste, le système est, de fait, renforcé chaque fois que les citoyens indiens se rendent aux urnes. Les récents progrès du parti dalit Bahujan Samaj en Uttar Pradesh doivent être vus dans ce contexte comme une victoire ambiguë.

La discrimination à l’égard des dalits nuit gravement à l’idée d’une Inde moderne. Le Dr. B.R. Ambedkar, père de la Constitution, réclama en son temps « l’annihilation de la caste ». Il serait grand temps que le gouvernement et la société indienne se mettent activement en marche vers l’abolition pure et simple du système indien d’apartheid.

BALAKRISHNAN RAJAGOPAL

[1]. Il s’agissait du comité responsable de veiller à la mise en pratique de la Convention sur l’élimination de la discrimination raciale.
[2]. Menée conjointement par le MIT (Massachusetts Institute for Technology) et la grande ONG Sarvanjan durant deux ans.

version anglaise disponible sur http://www.indiapress.org/gen/news.php/The_Hindu/400×60/0
voir aussi : www.rghr.net ou RGHR E-newsletter vol. 09, n° 34, August 20, 2007.

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