ASIE DU SUD – La caste règne en maître dans les pays de la région

Par Nidheesh J Villatt

 Contrairement à l’opinion publique, la discrimination fondée sur la caste n’est pas un phénomène limité à l’Inde

 

Des militants participant au forum de la société civile en marge du Sommet SAARC à Katmandu manifestent contre la discrimination fondée sur la caste (Photo ADRF)

Des militants participant au forum de la société civile en marge du Sommet SAARC à Katmandu manifestent contre la discrimination fondée sur la caste (Photo ADRF)

Il y a deux ans, un jeune homme est allé à un restaurant en bordure de route dans le district de Gaibandha au nord du Bangladesh et a demandé une tasse de thé. Le propriétaire a refusé de le servir. La raison en était que le jeune homme, Nirmal Chandra Das, était un dalit. L’humiliation de Das fut encore plus grande quand il vit le singe du propriétaire siroter du thé dans une tasse.

Dans plusieurs villages du Tamil Nadu, les dalits ne sont pas autorisés à avoir des chiens mâles. Les gens des castes supérieures craignent que les « chiens dalits » s’accouplent avec leurs chiennes et qu’ils polluent ainsi la pureté de leur caste. Il y a eu plusieurs cas dans les zones rurales du Tamil Nadu où les castes supérieures s’opposèrent violemment à l’élevage de chiens par les dalits. Ce qui commence avec l’abattage des chiens dégénère souvent en atrocités indicibles perpétrés sur les dalits.

Il y a environ un an, Bharo Bheel, un jeune poète, a été retrouvé mort dans le district de Badin, province du Sindh, au Pakistan. Il a été enterré dans un coin d’un cimetière du village. Trois jours plus tard, une « foule de caste supérieure » a ouvert la tombe et déterré le corps de Bheel. Comme dans les deux premiers cas, la raison était que Bheel était un dalit.

Ce ne sont que trois des nombreux cas de l’apartheid d’aujourd’hui – la pratique du système des castes – qui ont été partagés par des citoyens « intouchables » de différents pays d’Asie du Sud lors d’une réunion à Katmandu, au Népal. A l’initiative de mouvements de la société civile de la région, ils s’étaient rassemblés pour le Forum populaire parallèle au Sommet officiel de l’Association sud-asiatique pour la coopération régionale (SAARC) qui regroupe, quant à elle, les chefs d’Etat de l’Asie du Sud.

« Sans garantir la dignité humaine fondamentale et l’inclusion des dalits en Asie du Sud, quel est le sens d’organiser le sommet SAARC? »,  demande Paul Divakar, président du Forum asiatique pour les droits des dalits. « Comment pouvez-vous parler de paix et de sécurité sans s’attaquer aux pratiques d’exclusion systémiques et systématiques qui existent dans la région? »

En effet, la discrimination fondée sur la caste n’est pas seulement un phénomène indien ou hindou. Il s’agit d’une caractéristique commune qui ponctue – souvent violemment – la vie sociale, économique et politique des personnes à travers l’Asie du Sud. Bien que l’Hindouisme brahmanique, qui règne sur les croyances d’une grande partie de la population, en particulier en Inde et au Népal, fournisse une justification théologique au système des castes, les pratiques qui lui sont associées sont également observées dans les autres communautés religieuses.

Fait intéressant, l’Islam a également développé ses propres systèmes hiérarchiques dans les pays d’Asie du Sud. La jurisprudence islamique dominante justifie la supériorité fondée sur l’ascendance et la lignée, et sa manifestation est visible dans des pays comme le Pakistan ou le Bangladesh. Même la société cinghalaise à prédominance bouddhiste au Sri Lanka a inventé ses propres systèmes particuliers de discrimination qui ont des similitudes frappantes avec le système des castes.

Il y a plus de 260 millions de dalits dans le monde, qui se distinguent par des professions  de « statut bas » comme l’ébouage, par des espaces de vie distincts et un accès très limité aux ressources et opportunités sociales, économiques et politiques. Plus de 80 pour cent des dalits vivent en Asie du Sud. L’Inde mène la liste avec 201 millions de dalits (16,6 pour cent de la population), suivie par le Bangladesh (5,5 millions), Sri Lanka (environ 5 millions ou 20 à 30 pour cent de la population), le Népal (3,6 millions ou 13,6 pour cent de la population) et le Pakistan (2 millions).

Les indicateurs de développement humain dans les pays d’Asie du Sud montrent que toutes les grandes initiatives de développement et de croissance initiées par les précédents Sommets de la SAARC ont eu une dimension claire de caste ou d’ethnie. « Des études universitaires crédibles ont souligné la corrélation entre la pauvreté et la discrimination fondée sur la caste en Asie du Sud », souligne Divakar. « Et pourtant, le Sommet SAARC officiel n’est pas prêt à en débattre et élaborer des initiatives politiques pour y faire face. Ceci est contraire à l’esprit des Principes et directives des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination fondée sur l’emploi et l’ascendance. »

Les dalits sont les plus mal lotis en termes d’indices de privation tels que l’absence de propriété terrienne, l’accès au logement et aux installations médicales, la malnutrition, l’insuffisance pondérale et le retard de croissance. En outre, les études prouvent qu’ils sont touchés de manière disproportionnée dans les catastrophes naturelles, mais systématiquement exclus des mesures de réhabilitation et de secours. L’identité de caste a œuvré contre les dalits dans l’accès aux secours d’urgence après le tsunami de 2004 au Sri Lanka, les inondations massives au Pakistan (2010), les inondations Kosi au Népal (2008) et les fréquentes inondations au Bangladesh.

Il y a beaucoup de similitudes dans la discrimination de caste et de la violence à travers les pays de la SAARC. Les militants ont documenté de nombreux cas dans différentes régions de l’Inde où les castes supérieures ne vendent pas de lait aux dalits. Apparemment, ils croient que, s’ils le font, cela affecterait la capacité productrice de lait de leurs propres troupeaux. Les non-dalits sont également incités à ne pas acheter de lait aux ménages dalits. De telles pratiques se retrouvent également au Népal, où les non-dalits appliquent souvent des sanctions religieuses contre les dalits.

Beaucoup de salons de thé et restaurants dans tous les pays d’Asie du Sud affichent des formes claires de discrimination. Dans beaucoup de ces établissements, les dalits n’ont pas le droit d’entrer ou on leur demande d’utiliser des verres, des assiettes et des cuillères distincts. Souvent, les clients dalits sont invités à nettoyer les ustensiles qu’ils utilisent. En d’autres instances, les dalits doivent s’accroupir en buvant le thé.

La prostitution forcée avec sanction religieuse ostensible, appelée le système Devadasi, est encore répandue en Inde et au Népal malgré les lois l’interdisant. En 2012, selon les données compilées par la Commission nationale de la femme, il y avait 48 358 Devadasis en Inde, la plupart d’entre elles dans les États du Maharashtra, de l’Andhra Pradesh, du Karnataka et du Tamil Nadu. Des sources indépendantes estiment le chiffre réel encore beaucoup plus élevé. Au Népal, de nombreuses femmes dalits, en particulier celles de la caste badi, sont contraintes à la prostitution. En outre, on signale une présence disproportionnée de femmes dalits dans les casinos et les bars populaires de danse à Katmandu.

Les femmes dalits dans tous les pays de la SAARC sont sujettes à une triple violence, celle de caste, de classe et de sexe, souligne Asha Kowtal, secrétaire générale d’AIDMAM (All India Dalit Women Rights Forum). « Le corps de la femme dalit est de plus en plus un endroit où les gens règlent leurs comptes et se vengent », dit-elle.

Selon Sono Khangharani, un défenseur renommé des droits humains de Karachi, « la violence sexuelle brutale » dans des Etats indiens comme l’Haryana et le Maharashtra a « des parallèles frappantes » avec la violence contre les femmes dalits déclenchée par les forces féodales dans les provinces du Pendjab et du Sindh au Pakistan.

La situation au Bangladesh n’est pas différente. « Dans plusieurs régions, les propriétaires terriens utilisent le viol comme arme afin d’éjecter des familles dalits de leurs terres. Des fatwas (décisions des autorités islamiques) sont déployés pour cibler psychologiquement et physiquement les femmes dalits parmi les musulmans », dit Sunil Kumar Mridha, un leader dalit de Dhaka. Même après la guerre civile au Sri Lanka, des femmes ayant été cadres du LTTE et appartenant aux castes dalits sont visées spécifiquement, soulignent des militants.

Le système d’éducation en Asie du Sud est également affecté par la sombre réalité de la caste. « Dans les écoles à travers l’Asie du Sud, les étudiants dalits sont invités à s’asseoir sur les bancs au fond de la classe », affirme un membre d’un groupe d’étudiants qui a présenté une scénette dans les rues à l’occasion du Forum populaire de Katmandu.

La discrimination sociale associée à la pauvreté conduit à un taux élevé d’abandon scolaire chez les enfants dalits. Beaucoup d’enfants qui abandonnent l’école dans les zones rurales migrent vers les villes et font partie de la main-d’œuvre du secteur informel, qui est tristement célèbre pour l’exploitation impitoyable et la discrimination.

Malgré les efforts déployés par les militants de la société civile, le 18e sommet de la SAARC a choisi de garder le silence sur la question des castes. Une enquête récente a montré que plus d’un quart des citoyens de l’Inde pratique l’intouchabilité, mais le pays, qui est l’une des grandes puissances de la SAARC, a également opté pour le silence sur la question.

« Un singe pourrait boire du thé dans un restaurant. Pourquoi pas moi? », demande Das. Mais les dirigeants de la SAARC répondront-ils à sa question? Une véritable réponse à la question impliquerait de remettre en cause le  système des castes lui-même et d’y mettre fin. Le Mahatma Gandhi s’est opposé à l’intouchabilité mais pas au système des castes dont elle est le corollaire. Beaucoup de militants estiment aujourd’hui que la persistance du système rend nécessaire d’aller au-delà de la façon dont Gandhi a abordé la question.

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