Bezwada Wilson, Prix Ramon Magsaysay 2016 : “Aucun être humain ne devrait être soumis à cette pratique inhumaine”

Aug 05 2016

Bezwada Wilson, Prix Ramon Magsaysay 2016 : “Aucun être humain ne devrait être soumis à cette pratique inhumaine”


Bezwada Wilson, Prix Magsaysay 2016

Bezwada Wilson, Prix Magsaysay 2016

Bezwada Wilson, quinquagénaire dalit d’une famille d’éboueurs manuels, vient de recevoir le Prix Ramon Magsaysay 2016 aux Philippines, pour son engagement en vue d’éradiquer l’ébouage manuel.medallion

La récupération manuelle des excréments humains est une négation d’humanité en Inde. Réservé aux dalits ou « intouchables » de l’Inde de par l’inégalité structurelle dans laquelle ils se retrouvent, l’ébouage manuel consiste à enlever à la main les excréments humains des latrines sèches et à porter sur la tête des paniers d’excréments vers des sites d’élimination désignés. Occupation héréditaire, le ramassage manuel emploie quelque 180.000 ménages dalits pour nettoyer les 790.000 latrines sèches  publiques et privées à travers l’Inde. 98 pour cent des éboueurs sont des femmes et des jeunes filles qui ne touchent qu’un maigre salaire. Bien que la Constitution et d’autres lois interdisent les latrines sèches et l’emploi des éboueurs manuels, la législation n’est pas strictement appliquée dans la mesure où le gouvernement lui-même est le plus grand violateur des lois existantes.

Bezwada Wilson est né dans une famille dalit à Kolar Gold Fields dans l’Etat du Karnataka. Bien que sa famille ait été engagée dans l’ébouage manuel depuis des générations, les parents lui ont épargné ce travail, et il a été le premier de sa famille à poursuivre des études supérieures. Traité comme un paria à l’école et bien conscient du sort de sa famille, Bezwada était rempli d’une grande colère; mais il a su canaliser cette colère dans une croisade pour éradiquer l’ébouage manuel.

Il a commencé par changer les mentalités de sa famille et de ses proches – que d’être un dalit n’est pas leur destin, mais un statut imposé par la société telle qu’elle est organisée, et qu’aucun être humain ne devrait faire ce travail avilissant d’ébouage manuel. En 1986, il a envoyé une plainte au sujet de latrines sèches aux autorités de leur ville. Comme les autorités l’ont ignorée,  il a transmis la plainte au Premier ministre, menaçant de poursuites judiciaires. Suite à cela, les latrines sèches de la ville ont été transformées en latrines à chasse d’eau et les éboueurs transférés vers des emplois autres.

Avec audace, il a poursuivi sa croisade dans d’autres Etats, en collaboration avec des militants dalits, recrutant des volontaires pour ce qui deviendra ultérieurement le mouvement populaire des éboueurs manuels et de leurs enfants, Safai Karmachari Andolan (SKA). Avec Bezwada Wilson comme coordinateur national, SKA a été lancé en 1993 quand il a déposé une plainte pour un cas de litige d’intérêt public (LIP) à la Cour suprême de l’Inde, en nommant tous les Etats, territoires de l’Union et les ministères des Chemins de fer, de Défense, de la Justice et de l’Education pour avoir violé la loi de 1993 sur l’interdiction des latrines sèches et l’emploi des éboueurs manuels.

SKA a mené des réunions au niveau des districts pour sensibiliser à l’ébouage manuel, au système des castes et à la loi de 1993 sur les violences envers les dalits. Il a formé des responsables locaux et des volontaires pour le mouvement. En 2004-2005, il a entrepris une démolition massive de latrines sèches à travers l’Etat de l’Andhra Pradesh. Il a publiquement dénoncé la violence au travail subie par les femmes qui pratiquent l’ébouage manuel et a rencontré des représentants politiques pour exiger de démolir les latrines sèches et de fournir d’autres postes de travail aux éboueurs. En 2010, SKA a conduit une marche à l’échelle de l’Inde pour l’éradication totale de l’ébouage, et de nouveau en 2015 il a organisé une action en bus de 125 jours à travers 30 États de l’Inde pour mobiliser le public contre l’ébouage manuel. Le mouvement a contribué à des progrès significatifs. En 2013 SKA a réussi à obtenir une nouvelle loi qui inclut l’appui à la réadaptation des éboueurs. Il a exercé des pressions auprès des autorités locales pour des bourses pour les enfants des éboueurs manuels, et a organisé une formation professionnelle pour les filles des éboueurs pour leur permettre de trouver des emplois plus décents. Actuellement, il est impliqué dans l’élaboration d’une nouvelle loi qui prévoit une aide financière pour les éboueurs qui veulent changer de profession.

Cinquante ans, Bezwada Wilson a passé 32 ans sur sa croisade. Son leadership se base non seulement sur un sentiment d’indignation morale, mais aussi sur ses compétences remarquables dans l’organisation de masse, en œuvrant au sein du système juridique complexe de l’Inde.

SKA est devenu un réseau de 7000 membres dans 500 districts à travers le pays. Sur les quelque 600.000 éboueurs manuels en Inde, SKA a libéré environ 300.000. Alors que Bezwada a placé au cœur de son travail l’auto-émancipation des dalits, il souligne que l’ébouage manuel n’est pas un problème sectaire: « Vous vous adressez à tous les membres de la société, car aucun être humain ne devrait être soumis à cette pratique inhumaine. » La société elle-même doit être transformée.

En nominant Bezwada Wilson pour recevoir le Prix Ramon Magsaysay 2016, le conseil d’administration reconnaît son énergie morale et sa prodigieuse habileté à diriger un mouvement populaire pour éradiquer la servitude dégradante de l’ébouage manuel en Inde, afin que les dalits puissent récupérer leur dignité humaine qui leur est un droit naturel de naissance.

Sources et photos: SKA

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