Inde – la violence contre les dalits en hausse

Jun 16 2016

Inde – la violence contre les dalits en hausse


Malgré une solide législation, la violence contre les personnes les plus opprimées de l’Inde continue d’augmenter.

Par Hanne Couderé (*)

19 mai 2016

Tôt dans la matinée du 29 février de cette année, Raju Bairwa a été réveillé par un appel téléphonique. Un mariage était prévu ce jour-là dans son petit village, qui se trouve à la périphérie du district de Dausa au Rajasthan, et on l’appelait pour demander de l’aide à le préparer. Trois heures après que Raju ait quitté la maison, sa femme Gita reçut un autre appel téléphonique. Son mari avait été battu, d’après la voix au téléphone.

Une demi-heure plus tard, elle le trouva au bord du fleuve, grièvement blessé. Les auteurs avaient mis du sable dans sa bouche, de sorte qu’il ne serait pas capable de crier. Après que Gita ait nettoyé sa bouche, Raju lui demanda comment elle allait survivre, sachant que s’il décédait, il laisserait une femme sans emploi et trois jeunes garçons derrière lui.

Raju mourut quelques heures plus tard, sur le chemin vers l’hôpital. Il était âgé de seulement 28 ans. Sa mort était à peine une surprise : la famille avait été harcelée et menacée pendant 25 ans à propos d’un lopin de terre qu’ils avaient acquis dans le village. La famille de Raju est dalit, une caste répertoriée autrefois considérée comme « intouchable » et sans terre dans l’ancien ordre des castes hindoues. Bien que les Bairwas possédaient légalement la terre, leur propriété fut contestée par les villageois des castes supérieures, qui contrôlent toujours le terrain.

Chiens morts

En Inde, les statistiques nationales sur la criminalité montrent que la violence envers les dalits est en hausse. Selon le National Crime Records Bureau (NCRB), les crimes contre les dalits – allant du viol, de meurtres, de passages à tabac, à la violence liée aux questions foncières – ont augmenté de 29 pour cent entre 2012 et 2014. En 2014, 47.064 cas de crimes contre les dalits ont été enregistrés, contre 39.408 en 2013 et 33.655 en 2012.

Les chiffres récents pour le Rajasthan, l’Etat avec le plus haut taux d’atrocités commises contre les dalits, indiquent que cette violence continue d’augmenter. Entre avril 2015 et mars 2016, 617 incidents graves ont été enregistrés par le Centre pour les Droits des Dalits (CDR) à Jaipur, la seule organisation au Rajasthan qui suit ces atrocités. Il convient de noter que ces chiffres sont la pointe de l’iceberg. Parmi ces atrocités, 161 cas sont liés aux conflits fonciers, 127 cas incluent la violence contre les femmes et des viols ; et 97 étaient des agressions physiques. En 2014-2015, 566 cas avaient été signalés.

« Notre histoire féodale, le taux élevé de pauvreté et le rôle important que joue la religion dans la société sont parmi les raisons pour lesquelles le Rajasthan se retrouve au sommet », raconte  P.L. Mimroth, le directeur du CDR au Diplomat.

Bien que la loi indienne moderne ait officiellement aboli la hiérarchie des castes, l’intouchabilité est à bien des égards encore une pratique courante. Dans la plupart des villages du Rajasthan, les dalits ne sont pas autorisés à prendre l’eau du puits public ou d’entrer dans le temple. Dans les écoles publiques, les dalits ne sont pas autorisés à servir des repas aux castes supérieures; ils doivent souvent s’asseoir en dehors de la salle de classe et sont obligés de nettoyer les toilettes.

« Récemment, un enseignant du Rajasthan a demandé à un étudiant dalit d’enlever le cadavre d’un chien dans la rue », se souvient Grijesh Dinker, le coordinateur de l’Etat du Mouvement national pour la justice des dalits. « Quand il a refusé, il a été battu. L’an dernier, deux enfants dalits de 8 ans avaient bu de l’eau au verre de leurs professeurs. Après les avoir battus brutalement, l’école a renvoyé 11 enfants de l’école, alors que deux seulement avaient bu au verre. Nous avons amené cette affaire au niveau national, mais l’enquête de police a été close. »

Au cours des dernières années, en raison des politiques d’action positive, certains dalits ont réussi à échapper au cercle vicieux de la pauvreté et de la discrimination. Un nombre croissant de dalits peut acheter des terres, bien qu’ils se heurtent souvent à la résistance de la communauté.

« La moitié de toutes les atrocités commises envers les dalits est liée à des conflits fonciers », dit Mimroth. « Le nombre total est en hausse parce que les dalits commencent de plus en plus à faire valoir leurs droits. D’une part, les cas sont plus souvent signalés aujourd’hui. D’autre part, le fait que les dalits ont tendance à parler conduit à des affrontements plus violents. Au Rajasthan, chaque jour deux ou trois dalits sont violées ou tuées. »

Violée et Empoisonnée

Le 28 mars 2016, Delta Meghnal, une jeune fille dalit de 17 ans, a été violée dans son école à Bikaner, une ville du Rajasthan. Son professeur de gym l’aurait attaqué quand elle nettoyait sa chambre, une tâche qu’elle devait accomplir tous les jours. Plus tard cette nuit, Delta a appelé son père pour lui expliquer ce qui était arrivé. Il a promis de venir la chercher le lendemain matin. Mais quand il est arrivé, il a constaté que Delta avait été empoisonnée, et son corps jeté dans un réservoir d’eau.

L’autopsie a établi à la fois le viol et l’assassinat. L’enseignant ainsi que le directeur et la vigile, ces deux derniers étant soupçonnés d’avoir facilité l’assassinat, ont été arrêtés. Mais ni la famille de Delta ni la communauté dalit n’ont de grands espoirs dans la justice. Selon Grijesh, « le mari de la vigile fait partie du Rashtriya Swayamsevak Sangh ou RSS, un mouvement nationaliste hindou, et les autres accusés sont affiliés au parti politique BJP au pouvoir. En raison de leurs liens puissants, je ne pense pas qu’un acte d’accusation sera déposé au tribunal dans les 60 jours, et donc l’enquête sera abandonnée. Même la recommandation récente du Bureau central d’Investigation sur la mort de Delta n’y changera rien. »

Au Rajasthan, 60 pour cent des cas de viol sont clos au cours de l’enquête; 20 pour cent se perdent après leur dépôt au tribunal. Sur les 20 pour cent donnant lieu à un verdict de culpabilité, seulement 4 pour cent conduisent au prononcé d’une peine. Le taux global de condamnation pour crimes contre dalits au Rajasthan est de 7 pour cent – par rapport à un taux de condamnation de 28,8 pour cent pour les crimes contre les dalits pour l’ensemble de l’Inde.

Cette impunité relative persiste en dépit de l’important effort législatif de l’Inde. L’amendement de 2014 de la Loi sur la prévention des atrocités introduit des infractions telles que de guirlander quelqu’un avec des chaussures, l’obligeant à enlever ou transporter des carcasses humaines ou animales, le forçant à vidanger manuellement des latrines et l’abus de dalits (castes répertoriées) et d’adivasis (tribus répertoriées) en public. La loi prévoit même la mise en place d’un tribunal spécial au niveau du district pour juger ces infractions.

Mais l’application semble être très faible. Au Rajasthan, Mimroth accuse ceux qui sont censés appliquer la loi: « La police, le ministère du Revenu et le pouvoir judiciaire – tous appartiennent aux castes supérieures qui ont des attitudes de parti pris contre les dalits. »

Au Gujarat aussi, Etat voisin du Rajasthan et qui a le plus haut taux de violence sexuelle contre les femmes dalits, la faible application de la loi pose un problème majeur en raison d’un manque de volonté politique, selon Manjula Pradeep, une militante bien connue. « Dans cet Etat, les atrocités commises contre les dalits sont également en hausse. En plus de la violence contre les femmes dalits, beaucoup de dalits sont également tués pour des questions foncières. Ils revendiquent de plus en plus leurs droits, mais l’Etat n’est pas prêt à les écouter. L’enregistrement d’une plainte ne signifie pas que vous obtiendrez justice. Le Gujarat n’a pas de tribunaux ou des postes de police spéciaux, comme l’exige la loi de prévention des atrocités. »

Il y a trois ans, trois jeunes garçons dalits ont été tués par des tirs de police à Thangadh, une ville de Gujarat. Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de procès. « Nous avons soulevé cette question depuis septembre 2012, » dit Pradeep, « Nous avons présenté l’affaire devant l’Organisation des Nations Unies et lancé une pétition à la Haute Cour du Gujarat. Mais nous ne prévoyons pas de résultat. Chaque fois que la police est impliquée dans des meurtres, nous ne sommes pas en mesure d’obtenir justice pour la famille dalit. »

Pas de justice

Dans sa dernière déclaration à la police, juste avant sa mort sur le chemin de l’hôpital, Raju Bairwa a identifié les neuf hommes qui l’avaient attaqué. Il les connaissait bien, car c’étaient les mêmes qui avaient harcelé sa famille depuis 25 ans. Dans un incident, 500 personnes s’étaient rassemblées autour de la maison de la famille Bairwa. Quand elles ont commencé à tirer, trois membres de la famille avaient été blessés, y compris Raju. Quelques années plus tard, le frère aîné de Raju a été retrouvé mort dans des circonstances suspectes. L’affaire reste en suspens.

Il y a trois ans, ces mêmes neuf hommes ont été condamnés à trois ans de prison pour de multiples cas d’harcèlement de la famille Bairwa. Mais comme ils appartiennent à des familles de castes supérieures avec de puissants liens politiques, ils ont pu être libérés sous caution.

Au moment d’écrire cet article, seulement six des neuf accusés ont été arrêtés pour la mort de Raju. Trois restent libres en raison de « preuves insuffisantes ». Pendant ce temps, la communauté des castes supérieures continue d’occuper le terrain de la famille Bairwa, et organise des réunions pour que l’affaire soit réglée.

« Nous avons eu tort de croire que l’éducation permettrait d’éradiquer l’intouchabilité », soupire Mimroth, « la mentalité dominante au Rajasthan est toujours guidée par le système des castes. Il faudra plus de 100 ans pour changer cela. »

(*) Hanne Couderé est une journaliste indépendante belge spécialisée dans l’Asie du Sud ; elle écrit pour divers médias sur la politique internationale, les migrations et les conflits. L’original de l’article est paru dans The Diplomat du 19 mai 2016 sous le titre « India : Violence Against Dalits on the Rise »

Traduction SDB

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