Inde – Les dalits toujours marginalisés

Feb 18 2016

Inde – Les dalits toujours marginalisés


 


La discrimination contre les Dalits est en hausse en dépit des lois plus sévères. Les attitudes de la police et de l’appareil judiciaire doivent changer.

Par Christophe Jaffrelot, chargé de recherche au CERI/Sciences Po à Paris. Publié le 18 février 2016 dans The Indian Express.

BlurbReady22La mobilisation des dalits qui gagne du terrain dans le sillage du suicide de Rohith Vemula reflète les problèmes structurels dont il était bien au courant. Certes, les réservations ont donné naissance à des entrepreneurs dalits et une classe moyenne dalit bénéficiant d’emplois du gouvernement. Mais en dépit de cela, ou à cause de cela, les attitudes anti-dalits progressent.

Le nombre de cas enregistrés d’atrocités anti-dalits, notoirement sous-estimé, a bondi de 17,1 pour cent en 2013 (par rapport à 2012), selon le National Crime Records Bureau (NCRB). L’augmentation est encore plus marquée entre 2013 et 2014 et se situe à 19,4 pour cent. Le mot «atrocités» doit être explicité ici, sinon il deviendra un autre terme bureaucratique, un euphémisme abstrait.

La loi sur la prévention des atrocités envers les tribus et les castes répertoriées de 1989 donne une liste des « infractions et atrocités ».

Quelqu’un est coupable de l’une de ces « infractions et atrocités » si il ou elle force un dalit ou un adivasi « à boire ou à manger toute substance non comestible ou désagréable », « enlève de force les vêtements de la personne d’un membre d’une caste ou d’une tribu répertoriée ou la fait défiler nue ou avec le visage ou le corps peint », « le dépossède de sa terre », l’oblige à faire du « travail forcé », « l’exploite sexuellement », « salit l’eau » qu’il utilise, lui refuse le « droit de passage à un lieu public », l’oblige « à quitter sa maison, son village ou tout autre lieu de résidence », etc.

Cette liste est surprenante, non seulement en raison de son détail, mais aussi parce que la Constitution rédigée par Ambedkar avait déjà pris soin de la plupart de ces questions. (…) En 1989, pourquoi une nouvelle loi détaillée doit dresser la liste des cas de « crimes et atrocités »? Parce qu’aucune des législations précédentes n’avait fait la différence.

La loi de prévention contre les atrocités n’a pas eu un énorme impact, comme en témoignent les chiffres mentionnés ci-dessus. Les atrocités ont continué, et de façon insupportable. En octobre 2014, un garçon de 15 ans a été brûlé vif par un homme de caste supérieure dans le village de Mohanpur (district de Rohtas) parce que ses chèvres avaient mangé sa récolte de riz. En juin 2015, deux garçons dalits ont été tués dans une altercation parce qu’ils étaient à court de Rs 4 (6 Eurocents) dans un moulin à farine d’Allahabad. En octobre 2015, deux enfants de trois et huit ans ont été brûlés vifs dans leur maison du village de Ballabgarh (Haryana) après une dispute avec des Rajputs locaux. En mai de cette même année, un dalit de 21 ans a été tué à Shirdi (Maharashtra) parce qu’il jouait une chanson à la gloire d’Ambedkar.

En parallèle, les femmes dalits continuent d’être victimes de violences et de viols, de la même manière que Mahasweta Devi, qui a eu 90 ans ce mois-ci, les a décrits il y a des décennies dans ses histoires courtes.

Quelle a été la réponse de l’État, ces derniers temps? Une nouvelle loi a été adoptée. Le mois dernier, le Parlement indien a rendu la législation en vigueur encore plus sophistiquée. Cette loi prévoit des mesures sévères contre ceux qui agressent sexuellement les dalits et adivasis ou occupent leurs terres illégalement; elle déclare également comme une infraction de guirlander avec des chaussures un homme ou une statue, de forcer un dalit d’enlever ou transporter des carcasses humaines ou animales ou de faire la vidange manuelle des toilettes sèches.

Cela fera-t-il une différence? Non, si la police et le système judiciaire ne changent pas leur attitude. En dépit du fait que la loi a mis en place des tribunaux spéciaux pour des procès expéditifs, le taux de condamnation en vertu de cette loi est restée très faible au cours des dernières années et a diminué, même – de 30 pour cent en 2011 à 22,8 pour cent en 2013 (des données plus récentes ne sont pas disponibles). Et le pourcentage des « affaires en suspens » a augmenté de 80 à 84 pour cent.

Mais le fait même d’avoir un cas enregistré en vertu de cette loi est un problème en soi. En moyenne, seul un tiers des cas d’atrocités est enregistré conformément à la loi. La police est réticente à le faire en raison de la sévérité des sanctions susceptibles d’être imposées.

De nombreux dalits ne connaissent pas leurs droits et de toute façon ne peuvent pas livrer une bataille juridique coûteuse en termes de temps et d’argent. Le Recensement national de 2011 offre une image poignante de la condition socio-économique des dalits, ce qui explique leur vulnérabilité. Sur les 44.226.917 ménages dalits en Inde, 74 pour cent vivent dans des zones rurales, où la terre qu’ils possèdent par ménage est en moyenne inférieure à 0,3 ha – la plupart d’entre eux sont sans terre. Un total de 20.616.913 ménages dalits vivent dans une seule pièce et 13.924.073 dans deux pièces. Seuls 22 pour cent des ménages dalits vivent dans des maisons plus grandes. Et seulement 34 pour cent d’entre eux disposent de toilettes dans leurs maisons. Plus de 50 pour cent des ménages dalits utilisent le bois comme principal combustible pour la cuisine.

Le taux d’alphabétisation des dalits est en hausse, cependant. En 2011, leur taux d’alphabétisation a dépassé les 66 pour cent (8 points de moins que les non dalits ou non adivasis). Mais les dalits instruits veulent plus – et notamment intégrer le système universitaire. Certains d’entre eux ont réussi à le faire, mais ils sont souvent confrontés à des expériences frustrantes quand ils sont victimes de discrimination dans l’institution même qui devrait favoriser la mobilité sociale. Rohith Vemulawas (qui s’est suicidé, n.d.T.) était l’un d’entre eux. Il y en a beaucoup d’autres. Prenons le cas de Senthil Kumar de Jalakandapuram (près de Salem). Ce fils d’un éleveur de porcs a rejoint l’Université de Hyderabad, tout comme Rohith Vemula, et a obtenu une bourse de doctorat en physique en 2007. Mais il se suicida en 2008 – victime de l’atmosphère locale – après avoir échoué aux examens et perdu sa bourse. Aujourd’hui, les enfants de sa famille ne veulent pas être éduqués – sa mère même « déteste l’éducation ». Mais un pays peut-il progresser si un cinquième de sa population n’a pas un accès complet à l’enseignement supérieur? Quel type de développement (mot-clé aujourd’hui en Inde) ce sera?

L’auteur est chargé de recherche au CERI-Sciences Po / CNRS, Paris, professeur de politique indienne et de sociologie au King’s India Institute, Londres et chercheur non résident au Carnegie Endowment for International Peace.
Traduction : Solidarité Dalits Belgique
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