Népal – Le droit à la terre pour construire la paix    

Feb 05 2016

Népal – Le droit à la terre pour construire la paix    


Par Rubeena Mahato, Nepali Times, 5 – 11 février 2016

Les acquis du mouvement pour le droit à la terre ne proviennent pas d’un bain de sang ni de la guerre, mais d’un mouvement social non violent.

Photo J.Carlsen, IDSN

Photo J.Carlsen, IDSN

Depuis 20 ans, un mouvement social de base non violent s’est construit lentement à travers le pays, organisant les plus pauvres et les plus marginalisés en vue de vivre en liberté et en dignité. Il compte 100.000 membres qui sont des paysans sans terre, des tout petits propriétaires, des dalits et d’autres groupes marginalisés, et ils ont été le fer de lance d’une lutte pour le droit à la terre et les droits agraires au Népal.

Le Forum national pour le droit à la terre (NLRF) a obtenu des titres de propriété pour plus de 39.000 paysans sans terre et petits paysans, et a joué un rôle central dans la mise en place de la politique foncière sur la propriété partagée (Joint Land Ownership), aidant à établir l’égalité de propriété de la terre pour les femmes. Il est le résultat d’une longue lutte qui a abouti récemment à un sit-in de huit jours par un millier de femmes sans terre dans la région de Khula.

Le plaidoyer de ce groupe ainsi que d’autres organisations dalits a contribué à inclure la disposition qui garantit des terres aux dalits sans terre dans la nouvelle constitution. Plusieurs dispositions foncières progressives dans la Constitution, y compris un arrêt des expulsions énergiques, découlent directement du travail accompli par ce mouvement. Le président dalit du NLRF, Lyam Bahadur Darjee, m’a dit récemment: « La nouvelle constitution utilise les mots exacts que nous avons proposés pour mettre fin à la propriété foncière double. » Dans une société où le pouvoir a toujours été exercé par le contrôle des terres, les personnes sans propriété foncière se retrouvent en bas de la hiérarchie sociale et économique. Les plus pauvres au Népal sont ceux qui ne possèdent pas la terre qu’ils cultivent. Exclure les paysans sans terre a été l’un des moyens de maintenir des relations de pouvoir inégales au Népal. Il n’est donc pas surprenant que les dalits des collines et des plaines soient principalement des paysans sans terre.

Cette campagne menée par des communautés parmi les plus démunies et marginalisées du Népal a conduit à des changements politiques au sein d’institutions étatiques souvent peu coopérantes et parfois même hostiles. Cela prouve à quel point les mouvements sociaux peuvent être puissants et conduire à de réelles transformations. Plus que toute autre chose, cela était pour moi aussi une affirmation de la puissance de l’action non violente et du militantisme. En clair: je travaille dans une organisation qui collabore avec le NLRF, et j’ai été le témoin de la puissance du pouvoir des communautés de mes propres yeux.

En visitant des groupes de sans terre dans l’est du Népal qui ont vécu sans droits fonciers pour des générations et qui ont été victimes d’harcèlements constants, de la violence et de l’expulsion par les autorités de l’Etat, je fus frappée par l’ampleur des injustices auxquelles ils ont été confrontés, et la détermination qu’ils ont montrée pour améliorer leur vie.

Les groupes ont lancé des entreprises agraires et des coopératives pour améliorer les moyens de subsistance, pour mobiliser des ressources et pour résister activement aux violations des droits fonciers. Même les familles les plus pauvres envoient leurs enfants à l’école. Dirigé par des femmes, des dalits et d’autres groupes marginalisés, le mouvement a également aidé à défier les normes du genre et de la caste. Récemment, le NLRF a soumis ses contributions pour le sixième amendement à la Loi sur la propriété foncière et il travaille actuellement pour fournir des informations pour la politique d’aménagement du territoire afin que la politique protège les intérêts des petits propriétaires terriens et des sans terre.

Bien sûr, il y a des défis à venir. Des milliers de familles sans terre vivent dans une pauvreté abjecte, et les réformes politiques sont difficiles à mettre en œuvre quand beaucoup dans les institutions publiques et la bureaucratie viennent de familles de propriétaires fonciers dont les intérêts sont en conflit avec les paysans sans terre. Les militants pour le droit à la terre sont régulièrement harcelés, arrêtés et ont leurs maisons brûlées. Des manifestations et des rassemblements pacifiques sont perturbés, dans la mesure où la campagne est souvent perçue comme s’attaquant au gouvernement.

Parfois, il est difficile de mener des campagnes car la plupart des militants sont pauvres et doivent travailler pour gagner un salaire journalier. Malgré cela, il y a une véritable motivation parmi les membres qui croient dans leur force collective pour influencer le changement.

En leur parlant, je ne pouvais pas m’empêcher de penser aux partis politiques qui ont exploité l’ordre du jour de la réforme agraire pour gagner le soutien populaire. La réforme agraire était en fait l’une des principales exigences des maoïstes quand ils ont lancé leur lutte armée il y a exactement 20 ans cette semaine. Mais ils ont abandonné cette priorité une fois au pouvoir.

Ces réformes durement acquises en matière de gouvernance de la terre n’ont pas été acquises par un bain de sang ni à la guerre, mais par le plaidoyer d’un mouvement social non violent.

La violence politique et le chantage sont devenus des moyens reconnus pour arriver au pouvoir au Népal, mais ce n’est que par la lutte pacifique et la participation aux processus démocratiques que tout changement social ou politique peut être atteint. Les changements recherchés par des moyens violents sont de courte durée et causent plus de dégâts que le bien qu’ils étaient censé offrir. Les mouvements sociaux menés par les sans terre sont par contre bien vivants au Népal, car ils sont prêts à prendre le long mais enrichissant chemin de la liberté.

Larges extraits de l’article de Rubeena Mahato traduits par Solidarité Dalits Belgique

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