New York – des femmes dalits témoignent

Oct 19 2015

New York – des femmes dalits témoignent


En septembre et octobre 2015, plusieurs femmes dalits se sont retrouvées à New York et dans d’autres villes américaines pour témoigner de l’intouchabilité dont elles ont été victimes. Et elles affirment qu’elles mèneront le combat contre toutes les discriminations et humiliations subies à cause de leur statut de hors caste.

Manisha Mashaal avait 5 ans quand son instituteur l’a appelée pour la première fois intouchable devant le reste de sa classe. « C’est alors que j’ai découvert pourquoi la maison de ma famille était si près de la décharge d’ordures du village, et pourquoi elle était si séparée des maisons des castes dominantes, » poursuit-elle.

L’Inde est le foyer de plus de 100 millions de femmes dalits, selon le recensement national de 2011. Les dalits, parfois appelés “intouchables”, ont longtemps été considérés comme le plus bas échelon du système des castes en Inde, malgré le fait que la Constitution de l’Inde de 1950 a aboli l’intouchabilité.

Aujourd’hui, Manisha a 27 ans, mais elle se rappelle toujours les harcèlements des étudiants et des enseignants dans son village de Badarpur à cause de son statut d’intouchable. Elle dit que les enseignants ont jeté son cartable hors de la classe et refusaient de vérifier ses devoirs, tandis que les étudiants chantaient des comptines se moquant d’elle et des autres enfants dalits.

Plus elle grandissait, plus les moqueries se sont transformées en menaces de violences sexuelles, dit Manisha. C’est pourquoi, à l’âge de 16 ans, elle a commencé à assister à des réunions de solidarité des dalits pour savoir comment elle pourrait se protéger.

Pour les femmes dalits victimes de violence sexuelle, les policiers disent souvent «  Mais comment pouvez-vous avoir été violées ?  Vous êtes une dalit ! Si quelqu’un vous touche, il se rendrait impur. »

Manisha était loin d’être seule dans son cas. Une étude menée par la Campagne nationale sur les droits humains des dalits a montré que plus de la moitié des femmes dalits ont subi une agression physique. Plus de 46% ont subi un harcèlement sexuel. Et vingt-trois pour cent disent qu’elles se sont fait violer.

Cette attitude envers les femmes dalits, ainsi que l’attitude envers le viol en général, ont décidé Manisha et d’autres à se mobiliser et à créer le mouvement « Les femmes dalits luttent » (Dalit Women Fight). C’était à l’occasion du viol brutal d’une étudiante de 23 ans par six hommes dans un bus à Delhi. A l’époque (décembre 2012), toute la presse internationale avait parlé de l’incident qui avait conduit à la mort de la victime. Cet événement a attiré, selon Manisha, l’attention bien nécessaire à la question du viol en Inde.  « Mais qu’en est-il du viol des femmes dalits ? Ces viols ne sont souvent même pas inscrits comme tels dans les registres de la police », rappelle-t-elle.

Ainsi, Kaffee, une jeune étudiante dalit de 22 ans a été enlevée sur son chemin pour passer un examen. Le lendemain, elle a été retrouvée morte. Elle avait été violée et portait des marques de brûlures de cigarettes sur tout son corps. Pour la police, elle s’était suicidée…

Des membres du mouvement « Les femmes dalits luttent » ont dit à un journaliste canadien que la discrimination fondée sur la caste n’est pas seulement présente dans des villages reculés. Elles ont signalé que l’oppression est tout aussi apparente dans les grandes métropoles de l’Inde.

Anjum Singh, une femme dalit de 36 ans, est née et a grandi dans la ville animée de New Delhi, la capitale de l’Inde. Sa famille a vécu là depuis sept générations. « New Delhi a peut-être changé par la construction de centres commerciaux géants et de grands ponts, mais la mentalité des gens n’a pas changé », a-t-elle déclaré. « Les gens nous appellent toujours intouchables. Nos quartiers sont considérés comme impurs, nous ne sommes pas autorisés dans les temples des gens de castes supérieures, et ils ne nous permettent pas de manger ou de boire avec des non-dalits. »

Manusha Mashaal,  Anjum Singh et les autres représentantes des femmes dalits se demandent pourquoi le gouvernement indien ou les médias ne font pas de l’abolition de la violence sexuelle envers les femmes dalits une priorité.

Sushma Raj, une autre femme dalit venue témoigner aux États-Unis, est l’une des plus jeunes du groupe. Elle a juste 25 ans. C’est une vraie combattante; elle s’est d’abord opposée à ses propres parents, qui refusaient de prendre en charge son éducation. « Ils ont dit, ‘Qu’est-ce que l’éducation peut faire pour toi? Il vaut mieux de rester à la maison et de te marier’,» signale-t-elle.

Pendant quatre ans, elle a pédalé les 22 miles pour aller à l’école chaque jour. Elle a également épaulé d’autres étudiantes dalits dans sa communauté. Finalement, elle a été engagée comme institutrice.

« Une fois que mes parents ont réalisé que l’éducation peut faire la différence dans la vie, et que des femmes comme moi peuvent faire la différence dans la communauté dalit, ils ont commencé à me soutenir à fond », a déclaré Sushma, qui vit aujourd’hui avec son mari à Patna au Bihar. Et ils travaillent tous les deux pour la communauté dalit.

Sanghapali Aruna, 34 ans, fait également partie du groupe. Son père, un militant dalit, lui a appris qu’elle doit être fière de son identité et de sa caste. Ainsi, lors d’un entretien d’embauche qu’elle avait jusque-là brillamment réussi, elle a dit qu’elle appartient aux dalits et en est fière. « L’intervieweur n’a rien dit, mais je pourrais dire qu’il a été pris de court. Il a repris l’offre d’emploi et m’a dit d’attendre son appel téléphonique car il doit encore prendre une décision finale ». Elle n’a jamais reçu cet appel, ni ce travail…

La visite des femmes dalits à San Francisco coïncidait avec celle du Premier ministre indien, Narendra Modi, qui avait donné un discours deux jours auparavant dans la ville voisine de San Jose.

« L’Inde est passée des textes sacrés aux satellites”, a déclaré Modi dans son discours. « Le monde a commencé à croire que le 21e siècle appartient à l’Inde. »

Mais les femmes dalits estiment que tant que la discrimination et la violence fondées sur la caste ne sont pas éliminées, l’Inde ne peut pas aller de l’avant.

Propos recueillis par Maham Javaid et publiés dans Oye Times, Canada (16/10/2015). Traduction Solidarité Dalits Belgique
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