Nations-Unies – Pas d’allusion au système de castes dans les Objectifs du développement durable

Oct 15 2015

Nations-Unies – Pas d’allusion au système de castes dans les Objectifs du développement durable


Le gouvernement de l’Inde insiste régulièrement sur le fait que les discriminations dont souffrent les dalits sont une affaire interne et ne devraient pas être débattues au niveau international, en particulier aux Nations Unies. La question est à nouveau actuelle dans la mesure où les Nations Unies lancent leurs Objectifs du développement durable, sans référence à la discrimination engendrée par le système de castes.

Selon le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, les Objectifs pour un développement durable constituent un « agenda pour mettre fin à la pauvreté sous toutes ses formes – un agenda pour la planète, notre maison commune ». Visant à réduire l’inégalité sous toutes ses formes, il n’est pas surprenant que les mouvements des droits humains en Inde n’acceptent pas que le texte ne comporte aucune allusion à la caste en tant que facteur d’exclusion, une exclusion qui existe depuis les temps anciens, des siècles avant la formation de la République de l’Inde en 1947.

La plupart des militants dalits estiment qu’il est absurde qu’un programme visant à réduire les inégalités en Inde (et dans bien d’autres pays avec une importante population d’origine indienne) n’aborde pas la question de la caste. Après tout, des atrocités basées sur la caste continuent d’être signalées avec une régularité alarmante de partout dans le pays. Pourtant, d’après les militants d’Asie du Sud, c’est bien sur l’insistance de l’Inde que la mention de la caste a été omise dans le document final de l’ONU.

L’Agenda pour le développement durable comprend 17 grands principes et 169 cibles spécifiques pour mettre fin à la pauvreté, réduire les inégalités et lutter contre le changement climatique au cours des 15 prochaines années. Il fait partie des plans pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) adoptés en 2000. Un nouveau terme apparaissant dans le document 2030 est celui de « l’indignité de la pauvreté ».

Le document explique les mesures à prendre et les problèmes à surmonter pour que la communauté internationale se dirige vers un monde sans pauvreté, sans faim et avec des inégalités réduites, soulignant la nécessité d’une croissance inclusive.

L’Objectif n° 10 aborde spécifiquement la question de l’inégalité. Il vise à « renforcer et promouvoir l’inclusion sociale, économique et politique de tous, indépendamment de l’âge, du handicap, de la race, de l’origine ethnique, de la religion ou de la situation économique ou autre » en « assurant l’égalité des chances et en réduisant les inégalités, y compris par l’élimination complète de discriminations légales, politiques et pratiques ».

D’après des militants dalits d’Asie du Sud, il sera impossible d’atteindre les Objectifs du développement durable dans la région sans aborder la caste comme un système social qui perpétue l’inégalité et la privation. Et dès que le projet du document a été rendu public, le Forum asiatique pour les droits des dalits (FADD) dont le siège est à Katmandou, avait suggéré à l’ONU d’inclure la discrimination fondée sur la caste dans le document définitif, mais la suggestion a été ignorée.

Le Forum avait rappelé que les dalits sont touchés par la pauvreté de génération en génération, à cause de « systèmes d’exclusion qui empêchent (…) l’accès au développement et à l’état de droit ». Depuis des siècles, les dalits ont été victimes de discriminations et de crimes haineux, et ont été considérés comme impurs et polluants. L’importance de la caste en tant que facteur d’exclusion sociale avait été reconnue dans les avant-projets du document de l’ONU, mais ne se retrouve plus dans le document final.

 « L’Inde semble bloquer tous les efforts pour que l’on reconnaisse la caste comme une cause majeure d’exclusion », signala Meen Bishwakarma, un député népalais  à la presse new yorkaise. Pour le député et militant népalais, la discrimination de caste ne peut pas être considérée seulement comme un problème interne à l’Inde, car les dalits vivant dans d’autres pays d’Asie du Sud sont, eux aussi, historiquement affectés par ce système.

Selon une étude réalisée par le Réseau international de solidarité dalit (IDSN) pour la Commission européenne en 2009, 260 millions de personnes sont touchées par la discrimination de caste, ce qui en fait l’un des plus graves problèmes de droits humains dans le monde d’aujourd’hui. Selon l’étude, la répartition géographique de la discrimination de caste sous diverses formes ne se limite pas à l’Inde ; elle couvre non seulement l’ensemble de la région de l’Asie du Sud, mais aussi d’autres parties de l’Asie. Et des systèmes similaires de discrimination affectent certaines couches de populations dans certains pays africains et du Moyen-Orient.

Malgré le fait que la caste est l’un des principaux facteurs qui expliquent la discrimination envers des individus sur la base de leur naissance, tout comme la race aux Etats-Unis, l’Inde a toujours objecté à traiter la caste comme une question de droits humains universels au pair avec la race. Cette approche s’est transformée en une controverse majeure en 2001 lors de la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée, tenue à Durban, en Afrique du Sud.

A l’époque, le gouvernement indien d’Atal Bihari Vajpayee avait pris la position officielle que traiter la caste sur les mêmes lignes que la race diluerait la lutte contre la discrimination raciale. Les militants et les chercheurs qui étudient la caste et la race affirment, cependant, que les deux sont des formes institutionnalisées d’une hiérarchie fondée sur la naissance, avec des privilèges et des handicaps transmis à travers les générations.

Maintenant, l’adoption des Objectifs du développement durable a ravivé le vieux débat. Pour le militant dalit Anand Teltumbde, « traiter la caste comme une affaire interne de l’Inde est absurde, car elle affecte les Indiens où qu’ils se trouvent, même en dehors des frontières du pays. Une organisation mondiale telle que l’ONU aurait dû prendre en compte les réalités sociales des sociétés où le système des castes prévaut, pour que son programme de développement durable soit complet ».

Sans prendre en considération la question de la caste, l’Inde risque de ne pas être en mesure de tenir d’autres engagements internationaux qu’elle a pris en matière de droits humains.

Extraits d’un article de NK Bhoopesh paru le 12 octobre 2015 dans The Tehelka (Traduction Solidarité Dalits Belgique)
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