INDE – La lutte des dalits chrétiens pour abolir l’intouchabilité en Eglise

Sep 17 2015

INDE – La lutte des dalits chrétiens pour abolir l’intouchabilité en Eglise


Pourquoi les dalits se convertissent-ils au christianisme? Pour sortir du système de castes hindou, me direz-vous. Pas tout-à-fait vrai, comme nous l’avons découvert à Harobele, à seulement 60 km de Bangalore. Le christianisme est entré dans  la région il y a plusieurs siècles. La mission catholique, ici, est une des plus anciennes dans le Karnataka (sud de l’Inde), créée en 1675. 980 des 1.000 familles du village sont catholiques.

Le catholicisme, cependant, n’y a pas aboli l’intouchabilité. Au bistrot du village, les dalits se font toujours servir le thé dans un gobelet jetable en plastique. En face, dans le salon de coiffure, les dalits sont également exclus. Un villageois dalit raconte : « La dernière fois que les dalits ont tenté de forcer leur chemin dans les restaurants et les salons de coiffure, les catholiques de caste supérieure ont boycotté les établissements jusqu’à ce que l’ordre ancien ait été restauré. »

Les hostilités de castes dans ce village se sont aggravés en janvier dernier, quand plus d’une centaine de familles dalits catholiques ont été contraintes de passer une nuit dans les champs pour se cacher de la foule déchaînée de castes supérieures catholiques.

Et bien que l’intervention de militants ait assuré l’enregistrement d’une plainte en vertu de la loi de prévention d’atrocités envers les castes et tribus répertoriés (dalits et adivasis), la plainte n’a pas abouti. « Les victimes sont catholiques. Ils ont perdu leur statut de caste répertoriée quand ils se sont convertis », dit un policier contacté.

Le prêtre du village, dalit lui-même, a été tenu à l’écart par des hommes catholiques violents des castes dominantes quand ils ont attaqué les dalits, hommes, femmes et enfants, et détruit leurs maisons. « Ils n’ont même pas épargné les bovins et les chiens », explique un dalit dont le père a été l’un des premiers à être attaqués.

Dans ce village habituellement paisible, même le cimetière est divisé selon les castes, et les dalits sont contraints de cuisiner et de manger séparément lors des fêtes organisées par la paroisse.

Après l’émeute de janvier, les propriétaires des castes dominantes ont empêché les dalits de traverser leurs terres pendant des semaines. Ils n’ont cédé qu’après l’intervention de la police. Il faut savoir que les catholiques de castes supérieures possèdent la plupart des terres agricoles et des richesses du village.

Une étude récente a révélé en outre qu’il était courant que des catholiques de castes supérieures emploient des dalits en tant que travailleurs asservis jusque dans les années 1960. Beaucoup de dalits ont alors abandonné leurs terres aux castes supérieures pour libérer les travailleurs asservis.

Une Eglise entachée de discrimination de caste

« L’Eglise indienne a ignoré le principe fondamental de l’égalité que Jésus a prêché. Les païens et les Samaritains étaient les shudras et les dalits d’Israël au cours de l’époque de Jésus. Son combat était de libérer ces opprimés. Mais malheureusement, l’Eglise catholique de l’Inde n’a jamais compris le côté radical de Jésus. » (Kancha Ilaiah, intellectuel dalit catholique et auteur de Pourquoi je ne suis pas un hindou)

L’ironie ou de la tragédie de la situation dans le village de Harobele est que les membres des deux principales sous-castes de dalits catholiques – Holeyas et Madigas – se bagarrent entre eux. Ils ne mangent pas les uns dans les maisons des autres et ne se marient pas entre les deux sous-castes. « Personne ne veut être à la base de la pyramide », explique le Pr Japhet.

Dalits dans l’Eglise en Inde Nombre total Nombre de dalits Pourcentage de dalits
Chrétiens en Inde 25 millions 20 millions 80%
Catholiques en Inde 18 millions 12 millions 65%
Prêtres catholiques 15420 754 5%
Religieux catholiques 7031 310 4%
Religieuses catholiques 65000 3200 5%
Evêques catholiques 180 07 4%

(Mémorandum envoyé au Pape, 2013)

« Je suis honteux que la discrimination fondée sur la caste est si ouvertement pratiquée dans un village dont je suis le prêtre », affirme le père Chinnappa. Mais il ne peut pas faire grand-chose pour changer un système social qui a existé pendant trois siècles. Le P. Chinnappa considère comme son premier devoir de mettre fin au système de castes dans sa paroisse. Il dit attendre le bon moment pour mettre subtilement la question à l’ordre du jour lors d’un événement de l’église. Mais quel soutien le P. Chinnappa trouvera-t-il dans le comité de gestion de la paroisse, dominé par des castes supérieures ? L’archevêque du diocèse de Bangalore, le père Bernard Moras, lui-même d’une caste supérieure, refuse d’accepter que l’Eglise a fermé les yeux sur le sort des dalits dans le village. « Les villageois sont peut-être influencés par les villages environnants non-chrétiens. Le système des castes est un péché. Il n’y a pas de discrimination à l’intérieur des locaux de l’église », dit-il, n’offrant aucune explication pourquoi même les morts reposent en fonction de l’ordre des castes dans le cimetière de la paroisse de Harobele. Et jusqu’en 1997, lorsque la nouvelle église a été construite, les dalits étaient assis de façon séparée pendant les célébrations.

Des prêtres catholiques cherchent l’intervention du pape

La structure de l’Eglise catholique en Inde a vu d’un mauvais œil lorsque quatre prêtres dalits se sont plaints auprès du pape François, accusant l’Eglise catholique indienne de suivre le système de caste. Déjà le 24 juin 2013, un mémorandum l’avait averti que les dalits catholiques sont « désillusionnés et se préparent à quitter l’Eglise » tout en cherchant une « fin de l’intouchabilité à tous les niveaux de l’Église catholique. » La réponse du pape a été décevante. Le bureau du pape a fait savoir qu’il n’y avait pas de système de castes dans la sélection des prêtres et que le mérite était le seul critère. Ce qui revient essentiellement à dire que les dalits ne possèdent pas le mérite de devenir prêtres…

Depuis 25 ans, le Mouvement chrétien de libération des dalits (DCLM) a exigé la protection des droits civils simples de dalits catholiques tels que le droit de siéger avec des castes supérieures catholiques au cours des célébrations religieuses, le droit de manger avec les castes supérieures et de se marier avec une personne d’une autre caste. Il demande également un traitement égal lors d’événements organisés par l’Eglise. Le 30 juin dernier, le P. Mary John, président du DCLM, et certains responsables politiques se sont adressés au Secrétaire général de l’ONU, exigeant que l’ONU révoque le statut d’observateur permanent du pape François auprès des instances de l’ONU en tant que chef d’Etat du Vatican et de l’ensemble du monde catholique.

(Larges extraits d’un article paru dans HINDUSTAN TIMES du 2 août 2015)

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