Asie du Sud : La prostitution imposée aux femmes dalits

Aug 13 2015

Asie du Sud : La prostitution imposée aux femmes dalits


En Asie du Sud, nombreuses sont encore les femmes dalits forcées à la prostitution, et notamment dans les temples.  Photo J.Carlsen, IDSN

En Asie du Sud, nombreuses sont encore les femmes dalits forcées à la prostitution, et notamment dans les temples.
Photo J.Carlsen, IDSN

« Chaque fois que je regarde les femmes mariées de mon âge portant leurs enfants et marchant à côté de leur mari, je pense à moi-même, ma vie et mon avenir, et quelque chose rejaillit au plus profond de moi, et j’ai envie de pleurer », dit Durgamma, offerte au temple et devenue une devadasi ou prostituée du temple quand elle avait 12 ans. Son père lui a arrangé environ 20 amants depuis, des relations qui ont duré d’une semaine à deux ans. A 25 ans, elle est maintenant trop vieille pour être une devadasi.

Le système des castes encourage toujours la discrimination institutionnalisée des femmes des castes inférieures par des hommes de castes supérieures, partout en Inde et en Asie du Sud. Il existe de nombreux exemples de pratiques déloyales qui lient les femmes à la prostitution fondée sur la caste.

Le système s’appelle devadasi. Des filles aussi jeunes que 11 ans sont « mariées » à la déesse Yellamma (ou Renuka) lors d’une cérémonie où un collier de perles rouges et blanches est attaché autour de leur cou, signifiant une vie de servitude. Elles ne sont alors plus autorisées à épouser un homme, et implicitement deviennent des esclaves sexuelles pour les castes supérieures.

Parfois, des prêtres convainquent des parents pauvres que dédier leur fille à la déesse aiderait des membres de la famille à renaître comme brahmanes de haute caste dans leur prochaine vie. Ils permettent même aux membres de la famille dalit d’entrer dans les temples normalement fermés aux castes inférieures.

À d’autres moments, de riches propriétaires exploitent les pauvres en payant pour offrir une jeune fille comme devadasi, en échange du droit de passer les premières nuits avec elle.

Quand les prêtres et les autres hommes de castes supérieures couchent avec elle, ils prétendent que ce sont les désirs de la déesse qu’ils apaisent.

Rien qu’au Karnataka (sud de l’Inde), on estime qu’il y a environ 100.000 devadasis. Aujourd’hui, la plupart se retrouvent dans les bordels des grandes villes de l’Inde, où elles sont mieux payées surtout quand elles sont jeunes. La religion et le marché du sexe suivent la même logique. Des devadasis jeunes sont considérées comme des divinités, mais elles sont rejetées dès qu’elles vieillissent.

On voit souvent des femmes devadasis plus âgées assises, en mauvaise santé, autour des temples pour mendier. N’ayant aucun moyen de gagner de l’argent à leur âge, les mères poussent elles-mêmes leurs filles à vendre leur corps pour nourrir la famille. Cela ne laisse aucune place aux jeunes filles pour aller à l’école, et le cycle se reproduit d’une génération à l’autre.

Chaque année, environ 5 à 10.000 filles entrent dans cette vie de soumission sexuelle et de prostitution qui s’ensuit. La plupart des filles et des femmes dans les bordels urbains de l’Inde sont dalits, de caste inférieure, adivasis ou de minorités. 90 % des filles de prostituées en Inde suivent leur mère dans la prostitution. Et la prostitution est seulement la dernière variante d’un long héritage d’exploitation.

L’abus sexuel des femmes dalits sous diverses formes par les castes supérieures est de routine dans tout le pays. Des femmes des castes inférieures qui étaient traditionnellement danseuses et artistes, comme celles de la communauté Bedin du nord et du centre de l’Inde, ne furent jamais autorisées à se marier. Cependant, les hommes de castes supérieures étaient autorisés à les garder comme concubines. Et si un enfant naissait de cette relation, seule la mère était responsable.

Et cela continue. Une femme Bedin élève toujours seule son enfant, entre ses spectacles de danse, ses problèmes avec la police souvent hostile et la gestion de la troupe.

Aujourd’hui, beaucoup de ces artistes se retrouvent dans des bars de Bombay et de Dubaï, sur la ligne ténue entre la danse et la prostitution, alors que la demande pour leurs spectacles traditionnels diminue, la possibilité de s’engager dans d’autres travaux est faible et qu’elles trouvent plus facilement l’argent dans les villes.

Cet abus prospère toujours, non seulement en Inde, mais également dans les pays avoisinants. Il fait partie de la psyché de l’ensemble de la région et, plus que tout autre facteur, détermine encore le sort de générations. Le système des castes montre toujours ses griffes dangereuses.

Une fille née d’une femme Badi, une prostituée intouchable dalit au Népal, est enregistrée à l’Etat sous le nom de « Népali » à la naissance. Marquée ainsi, elle doit suivre sa mère dans le commerce de la prostitution. Beaucoup d’entre elles viennent à Mumbai et Kolkata, car la société n’offre pas d’alternatives.

Selon un militant des droits humains bien connu de Karachi (Pakistan), « la violence sexuelle brutale en Inde a des parallèles frappants au Pakistan, avec la violence contre les femmes dalits déclenchée par les forces féodales au Pendjab et au Sindh. »

Et il en est sensiblement de même au Bangladesh. « Dans plusieurs régions, les propriétaires terriens utilisent le viol comme une arme pour déplacer des familles dalits de leurs terres. Dans cette société musulmane, les femmes dalits subissent des attaques psychologiques et physiques », dit un militant dalit de Dhaka.

Et au Sri Lanka, des femmes dalits ayant été cadres du mouvement de libération LTTE sont spécifiquement ciblées, même après la fin de la guerre civile.

Les femmes dalits, nées en bas du système de caste, ne peuvent pas faire grand-chose pour lutter contre cette hégémonie millénaire. Elles n’ont pas le choix ; elles doivent permettre leur propre abus, accepter tout ce qu’elles trouvent sur le chemin et vivre en attendant un nouveau jour d’exploitation.

De par leur malheureuse naissance, elles sont forcées à se souvenir de la seule chose que la société attend d’elles, sur le marché et dans le temple : leur corps.

Article de Kabir Sharma, paru dans Youth Ki Awaaz le 10 juin 2015 et traduit par SDB.

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